Près de neuf millions de personnes dans l'État indien du Bengale occidental ont perdu leur droit de vote à l'approche d'élections législatives cruciales ce mois-ci, suite à une révision controversée des listes électorales par la Commission électorale indienne. Ce chiffre représente environ 12 % des 76 millions d'électeurs de l'État, un résultat que les critiques estiment cibler des groupes démographiques spécifiques. « Le marché vous dit quelque chose. Écoutez », a fait remarquer le journaliste chevronné James Okafor, en référence aux implications politiques d'une exclusion d'une telle ampleur.
Le chiffre qui compte ici est de neuf millions. C'est le nombre d'individus dont les noms ont été radiés des listes électorales au Bengale occidental, en Inde, alors que l'État se prépare pour ses élections législatives en deux phases les 23 et 29 avril. Cette radiation généralisée fait suite à un processus de révision intensive spéciale (SIR) qui, selon la Commission électorale indienne (ECI), vise à purifier les listes électorales.
Cependant, l'ampleur des radiations, affectant particulièrement certaines communautés, a suscité un examen minutieux. Nabijan Mondal, une résidente de 73 ans du village de Gobindapur dans le district de North 24 Parganas, incarne le coût humain de cet exercice bureaucratique. Elle a participé à toutes les élections indiennes pendant cinq décennies.
Soudain, son nom a disparu de la liste. Son mari, ses trois fils et une fille, ainsi que leurs conjoints, ont tous conservé leur statut d'électeur. Ses documents, cependant, présentaient une divergence : sa carte d'électeur utilisait son surnom, « Nabijan », tandis que d'autres pièces d'identité gouvernementales, y compris ses cartes Aadhaar et de rationnement, la désignaient comme « Nabirul ». Cette différence mineure, auparavant ignorée, l'empêche désormais de voter. « Cette fois, toute ma famille votera, mais moi, je ne pourrai pas », a déclaré Mondal à Al Jazeera. « Je ne comprends pas grand-chose et je ne savais pas que des noms différents m'empêcheraient de voter. »
Sur les neuf millions de radiations, près de six millions d'électeurs ont été classés comme absents ou décédés. Les trois millions restants sont confrontés à un chemin incertain ; ils ne pourront pas voter tant que des tribunaux spéciaux n'auront pas examiné leurs dossiers. Des contestations juridiques de ce processus ont atteint la Cour suprême de l'Inde, qui a déclaré plus tôt cette semaine qu'elle ne pouvait pas permettre à ceux dont les dossiers étaient en attente devant les tribunaux de voter lors des élections d'avril.
La cour a cependant suggéré que l'ECI pourrait publier des listes électorales supplémentaires avant les élections. Un tel volume de dossiers, cependant, rend une résolution rapide avant le jour du scrutin hautement improbable. L'analyse géographique de ces radiations révèle une tendance significative.
Les districts avec d'importantes populations musulmanes ont enregistré certains des chiffres de radiation les plus élevés. Murshidabad, par exemple, a enregistré 460 000 radiations. North 24 Parganas a vu 330 000 noms supprimés, tandis que Malda en comptait 240 000.
Le Bengale occidental abrite près de 25 millions de musulmans, représentant environ 27 % des 106 millions d'habitants de l'État, selon le recensement de 2011. Cela en fait la deuxième plus grande population musulmane parmi les États indiens, après l'Uttar Pradesh. Des journalistes d'Al Jazeera ont rencontré plusieurs familles musulmanes dans des villages comme Gobindapur, Gobra et Balki à North 24 Parganas, qui ont décrit diverses raisons pour lesquelles leurs noms avaient été radiés.
Celles-ci incluaient des difficultés à prouver leur statut de résident, des changements de nom de famille après le mariage, des divergences dans l'orthographe des noms, ou des noms figurant sur des listes antérieures datant d'aussi loin que 2002. Sohidul Islam, 49 ans, du village de Sagarpara à Murshidabad, a également constaté que son nom manquait, malgré un historique de vote. « Je souffre profondément », a confié Islam à Al Jazeera. « Qui vais-je contacter ? Je n'aurais jamais pensé que mon nom serait supprimé de la liste. » Son objectif est désormais la réintégration, quels que soient le temps et l'argent nécessaires.
Ce sentiment reflète une anxiété plus large parmi les personnes concernées. La Commission électorale indienne soutient que le processus SIR est une procédure standard conçue pour garantir l'exactitude des listes électorales en supprimant les doublons et les personnes décédées, tout en ajoutant les citoyens éligibles qui auraient pu être oubliés. Cependant, la mise en œuvre a suscité de vives critiques.
Les partis d'opposition et les groupes de défense des droits des musulmans accusent l'ECI de mener un exercice systématique visant à radier les électeurs perçus comme peu susceptibles de soutenir le Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre Narendra Modi. Le Bengale occidental est un État que le BJP n'a jamais réussi à remporter. Le Trinamool Congress (TMC), un parti d'opposition clé dirigé par Mamata Banerjee, gouverne le Bengale occidental depuis 2011, succédant à 34 ans de régime communiste.
Banerjee, une critique virulente de Modi, a elle-même déposé une pétition auprès de la Cour suprême en février, alléguant un comportement partisan de l'ECI après le lancement du SIR en octobre de l'année dernière. « Le processus SIR a été appliqué de manière sélective au Bengale occidental pour bénéficier au BJP », a-t-elle déclaré lors d'un récent rassemblement de campagne, comme l'a rapporté Al Jazeera. Elle a en outre affirmé que le BJP tentait de « s'emparer de force des voix par des moyens frauduleux ».
Inversement, Bimal Sankar Nanda, un dirigeant du BJP au Bengale occidental, a défendu le processus. Il a déclaré à Al Jazeera que si aucun Indien éligible ne devrait être exclu, aucun électeur inéligible ne devrait rester sur la liste. Nanda a accusé le TMC de maintenir les noms d'« électeurs décédés et déplacés » sur les listes.
Il a également affirmé que le « caractère démographique des zones frontalières [avec le Bangladesh] a changé de manière calculée ». Le BJP a fréquemment utilisé le récit des « infiltrés » ou « migrants illégaux » bangladais pour séduire sa base de soutien hindoue, une tactique également employée lors des récentes élections législatives en Assam, un autre État du nord-est frontalier du Bangladesh. Sabir Ahamed, de l'Institut SABAR basé à Kolkata, une organisation de recherche indépendante, a offert une perspective critique sur le processus. Alors que les révisions des listes électorales sont routinières, s'étendant généralement sur un à deux ans, Ahamed a noté que le SIR du Bengale occidental a été mené avec une hâte inhabituelle. « Il semble y avoir un motif derrière une activité aussi précipitée », a-t-il déclaré à Al Jazeera.
Il a souligné l'utilisation de « micro-observateurs sans connaissance locale » venus d'autres États et un manque de transparence, les listes étant souvent publiées tard dans la nuit. L'analyse des radiations par l'Institut SABAR dans deux circonscriptions clés, Nandigram et Bhabanipur, met en évidence une nette disparité. À Nandigram, où les musulmans constituent environ 25 % de la population, plus de 95 % des noms radiés étaient musulmans.
De même, à Bhabanipur, avec une population musulmane de 20 %, 40 % des électeurs radiés étaient musulmans. Ahamed a expliqué que plus de cinq millions de personnes ont été initialement placées sur une liste ASDD (Absent, Shifted, Dead, or Duplicate – Absent, Déplacé, Décédé ou Doublon). Par la suite, des outils d'IA ont identifié des cas de « divergence logique », souvent dus à la traduction de noms ourdous ou arabes en bengali ou en anglais. « Nos études révèlent que les musulmans de la population cartographiée ont été radiés de manière disproportionnée », a conclu Ahamed.
L'impact s'étend au-delà de l'identité religieuse, affectant considérablement les femmes et les pauvres. Swati Narayan, qui enseigne le droit, la pauvreté et le développement à la National Law School of India University de Bengaluru, a expliqué à Al Jazeera que ces groupes courent un risque accru de privation du droit de vote en raison des difficultés à acquérir les documents nécessaires. « Dans le cas des femmes, elles déménagent, surtout après le mariage, dans une société patrilocale », a observé Narayan. Elle a également souligné l'utilisation courante de surnoms au Bengale occidental et la pratique des femmes, en particulier les femmes musulmanes, de changer de nom de famille après le mariage, ainsi que les erreurs potentielles dans la traduction des noms. « Ce que nous voyons maintenant est un exercice qui a entraîné une panique généralisée parmi les habitants », a-t-elle déclaré.
Jesmina Khatun, 31 ans, de Gobindapur, illustre ce point. Bien qu'elle ait tous ses documents en ordre avec des orthographes correctes, son nom a été radié. Le problème venait d'une légère différence dans le nom de son père : « Goffer Mondal » sur son certificat scolaire et « Gaffar Mondal » sur d'autres documents.
Son père a conservé son droit de vote, mais Jesmina, qui avait voté trois fois, ne l'a pas fait. « Je me sens si anxieuse ces jours-ci », a-t-elle déclaré à Al Jazeera. Le politologue et commentateur politique Yogendra Yadav, qui a contesté un exercice SIR similaire au Bihar devant la Cour suprême l'année dernière, a fait écho à ces préoccupations. Il a affirmé que le SIR impose un « fardeau excessif » aux électrices. « Les hommes doivent justifier des documents familiaux à l'endroit où ils vivent, et les femmes doivent produire des documents de l'endroit où elles ne vivent pas, c'est-à-dire leur "maika" [maison paternelle] », a déclaré Yadav à Al Jazeera.
Il a noté que le fardeau différentiel et un manque de sensibilité envers les pratiques culturelles, telles que le changement de prénom des femmes après le mariage, contribuent à « la plus grande privation du droit de vote des femmes jamais enregistrée ». Yadav considère le problème comme systémique : « Le problème vient de l'État. Il exige des gens des documents qu'il n'a jamais fournis. »
Mohammad Bakibillah Molla, chef de la section du Bengale occidental de l'All India Imam Association, a confirmé que son organisation a mis en place des lignes d'assistance à travers l'État pour aider les personnes dont les noms ont été radiés. « Il ne devrait y avoir aucune conspiration contre un électeur indien éligible, qu'il soit musulman ou hindou ou de toute autre communauté », a déclaré Molla. « Qui rendra compte des personnes qui ne pourront pas voter ? » Les responsables de l'ECI au Bengale occidental n'ont pas répondu aux demandes de commentaires d'Al Jazeera. Pourquoi c'est important : Cette radiation massive d'électeurs a des implications significatives pour l'intégrité démocratique de l'Inde. Un tel exercice, en particulier lorsqu'il affecte de manière disproportionnée des communautés spécifiques et des groupes vulnérables, soulève des questions d'équité et de manipulation électorale.
Le droit de vote est un droit fondamental, et sa suppression arbitraire peut éroder la confiance du public dans les institutions et influencer les résultats des élections, modifiant potentiellement le paysage politique d'un État crucial comme le Bengale occidental. Au-delà du bruit, l'histoire est plus simple qu'il n'y paraît : un grand nombre de citoyens ont le sentiment que leur voix est étouffée. Points clés à retenir :
- Près de neuf millions d'électeurs, soit 12 % de l'électorat du Bengale occidental, ont été radiés des listes avant les élections de l'État.
- Le processus de révision intensive spéciale (SIR) a affecté de manière disproportionnée les électeurs musulmans et les femmes en raison de divergences de noms et d'exigences documentaires.
- Les partis d'opposition allèguent des motivations politiques, tandis que le BJP au pouvoir cite des efforts pour radier les électeurs « inéligibles ».
- L'analyse d'experts suggère un processus précipité, un manque de transparence et des disparités significatives dans les radiations à travers les circonscriptions.
Alors que le Bengale occidental se dirige vers les urnes les 23 et 29 avril, avec un dépouillement des votes prévu le 4 mai, l'attention restera portée sur la participation et les conséquences immédiates de ces radiations. La suggestion de la Cour suprême concernant les listes électorales supplémentaires offre une voie potentielle, bien que difficile, pour que certains retrouvent leur droit de vote. L'impact politique à long terme de cette privation généralisée du droit de vote, et la manière dont le nouveau gouvernement élu abordera les préoccupations de millions de citoyens exclus, seront suivis de près.
Points clés à retenir
— - Près de neuf millions d'électeurs, soit 12 % de l'électorat du Bengale occidental, ont été radiés des listes avant les élections de l'État.
— - Le processus de révision intensive spéciale (SIR) a affecté de manière disproportionnée les électeurs musulmans et les femmes en raison de divergences de noms et d'exigences documentaires.
— - Les partis d'opposition allèguent des motivations politiques, tandis que le BJP au pouvoir cite des efforts pour radier les électeurs « inéligibles ».
— - L'analyse d'experts suggère un processus précipité, un manque de transparence et des disparités significatives dans les radiations à travers les circonscriptions.
Source : Al Jazeera
